Portrait de jeune femme habillée en turque, par un suiveur Jean-Baptiste Leprince

Suiveur de Jean-Baptiste Leprince (1734-1781), Portrait de jeune femme habillée en turque. Huile sur toile, 90,7 x 68,5 cm. Château d’Aulteribe © Alain Longchampt/Centre des monuments nationaux

Documentation

L’inventaire estimatif de 1954 mentionne le tableau comme étant de Le Prince et estimé à 5 000 francs.

Jules Hédou, Jean-Baptiste Le Prince 1734-1781 peintre et graveur. Étude biographique et catalogue raisonné de son œuvre gravé, G. W. Hissink, 1970.

Marianne Roland Michel, Représentations de l’exotisme dans la peinture en France dans la première moitié du XVIIIe siècle, Studies on Voltaire and the Eighteenth Century, vol. CLI-CLV 1976 1444-1453.

Perrin Stein, Jeanne Bouniort, « Le Prince, Diderot et le débat sur la Russie au temps des Lumières », Revue de l'Art, 1996, n°112.  p. 16-27.

Œuvres en rapport

L’attrait des arts pour l’univers oriental débute à la fin du XVIe siècle, notamment par de fréquentes représentations de produits de luxe venus de la Turquie, comme le café, les parfums, les épices et le thé. Vers la fin du XVIe siècle, Sir Robert Shirley se rend en Perse et noue les premières relations diplomatiques avec l’Extrême-Orient. En France, il faut attendre 1715 pour que Louis XIV reçoivent les premiers ambassadeurs persans. Bien avant ces réceptions officielles, les ambassadeurs européens reviennent avec nombre de récits exotiques teintés d’érotisme, rapportant d’étranges coutumes dont celle des harems du sultan, enfermant de jeunes femmes nubiles prêtes à répondre à tous les fantasmes masculins. Tout comme le tableau de l’odalisque du cercle de Carle van Loo de la collection d’Aulteribe, cette œuvre appartient aux représentations orientales fantasmées du XVIIIe siècle, à la différence notable que l’érotisme y est à peine suggéré. C’est que parallèlement à la veine érotique ou suggestive, d’autres artistes vont livrer des représentations plus authentiques qui préfigurent l'approche du XIXe siècle, notamment ceux installés à Constantinople, appelés « peintres du Bosphore ».

Les « scènes de genre » orientales se développent tout au long du siècle, comme en témoigne par exemple un tableau d’Hugues Taraval (1729-1785) passé en vente publique (Christie’s, Londres, 17.12.1999) ou les œuvres de Charles Amédée Vanloo (1719-1795), plus monumentales (musée Cheret de Nice). Ces œuvres oscillent entre la scène de genre ethnographique et l’esthétique décorative. Scène ethnographique d’un côté, puisque la jeune femme est représentée au sein d’un palais, d’allure classique et non oriental, qu’un personnage masculin se tient dans l’embrasure d’un porche suggérant une scène réelle, et qu’un porte-encens typiquement oriental se trouve peint comme isolé au coin droit du tableau. Esthétique décorative d’un autre côté, au regard du costume et du décor, dont il est au premier abord difficile de savoir s’il est oriental côté turc ou oriental côté russe. Le pantalon bouffant évoque la Turquie, mais le palais classique étonne. La coiffure ainsi que le manteau bordé de fourrure se retrouve dans Un portrait d’une femme habillée à la Russe passé en vente publique (vente Christie’s, Paris, 23.06.2009). Ces éléments pourraient indiquer une inspiration proche de Jean-Baptiste Leprince, peintre qui lance la mode des Russeries en France, succédant aux Chinoiseries à partir des années 1765, tout en participant de la même vogue de l’exotisme.

Jean-Baptiste Leprince est un peintre issu d’une famille d’artistes : son père est sculpteur et sa demi-sœur est la célèbre Mme Leprince de Beaumont, auteur des contes et notamment de la Belle et la Bête. Après avoir étudié à Metz, il entre dans l’atelier du peintre François Boucher vers 1750, effectue son voyage en Italie (1754) comme il est d’usage pour les artistes, puis se rend en Hollande et en Russie (1757). Il s’établit un temps à Saint-Pétersbourg et sillonne le pays dans le même temps : Moscou, la Livonie, la Finlande, jusqu’en Sibérie, ce qui est assez rare à l’époque. Il est de retour à Paris en 1762, puis est agrée à l'Académie en 1765 et enfin reçu un an plus tard comme peintre de genre sur présentation du Baptême Russe (Paris, musée du Louvre).

Il expose alors au Salon une quinzaine d’œuvres inspirées de ce long séjour en Russie et qui remportent un grand succès. Le hasard fait que Leprince rentre Paris au plus fort du débat qui agite les philosophes des Lumières quant au devenir de la civilisation en Russie, qui passionne depuis que Catherine II est montée sur le trône. Les scènes de la vie paysanne en Russie prédominent dans ses envois au Salon pendant les dix années qui suivent son retour en France, introduisant des motifs exotiques propres accroître leur valeur marchande. Parallèlement, Leprince déploie une activité intense de dessinateur, peintre, illustrateur, graveur, exploitant dans ses œuvres les notes et esquisses rapportées de son voyage en Russie. Ce prolifique dessinateur invente le procédé de la gravure en manière de lavis, dont il présente les premiers essais au Salon de 1769 et qui connaîtra un immense succès.

Au regard de la qualité du tableau de Leprince passé en vente publique (Christie’s, Paris, 23.06.2009) qui figure une femme vêtue à la russe, ou au tableau conservé à la National Gallery, il apparaît difficile d’attribuer le tableau d’Aulteribe à l’artiste, mais bien plutôt à un suiveur. La pose quelque peu artificielle apparaît assez proche d’une estampe qu’il livre avec le graveur Louis-Marin Bonnet à son retour de Russie – il fait paraître de nombreuses estampes sous le titre de Divers Ajustements et Usages de Russie ou Divers Habillemens des Femmes de Moscovie – si bien que l’on peut se demander si ce ne sont pas les estampes qui ont pu servir de modèle au peintre.

Ce qui est certain, c’est que la confusion entre orient turc et russe est patente dans cette scène où le costume n’a rien à voir avec l’architecture. L’exotisme des Lumières se plaît volontiers du reste à ces rencontres, comme le montre une toile Jean-Baptiste Leprince, passée en vente à Londres chez Bonhams en 2011, qui se joue de cet attrait pour l’exotisme en représentant un Homme turc courtisant une femme russe.

Morwena Joly

 

Hugues Taraval (1729-1785), Scène orientale, 1772. Huile sur toile, 33 x 46 cm. Vente Christie’s, Londres, 17.12.1999 © Artprice

 

Charles Amédée Vanloo (1719-1795), Sultane donnant ses ordres à ses odalisques, entre 1765 et 1775. Huile sur toile, 320 x 480 cm. Nice, Musée des beaux-arts (musée Chéret) © Rmn

 

Jean-Baptiste Leprince (1734-1781), Portrait d'une femme vêtue à la russe. Huile sur toile, 123 x 95 cm. Vente Christie’s, Paris, 23.06.2009 @ Artprice

 

Jean-Baptiste Leprince (1734-1781), Le Diseur de bonne aventure (vers 1775). Huile sur toile, 78 x 66 cm. Londres, National Gallery @ National Gallery

 

Louis-Marin Bonnet (1743-1793), Paysanne de Moravie venant du Marché / [Le prin]ce delin. ; Bonnet... Gravure en manière de crayon ; 32 x 21,5 cm. Paris, Bibliothèque nationale de France @ BnF

 

Jean-Baptiste Leprince (1734-1781), Homme turc courtisant une femme russe. Huile sur toile, 60,5 x 82 cm. Vente Bonhams, Londres, 06.07.2011 © Artprice

Œuvre à la loupe

 

 

 

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