Un Portrait de femme en négligé par Alexandre Roslin

Attribué à Alexandre Roslin (1718-1793), Portrait de femme en négligé, vers 1765-1775. Huile sur toile, 63 x 51,5 cm. Château d’Aulteribe © Centre des monuments nationaux

Documentation

Ce portrait est décrit comme celui de Marie-Antoinette dans l’inventaire de 1952 et est évalué à 20 000 francs.

Élise Urbain Ruano, La mode du négligé et le portrait français. De la sprezzatura au “naturel” (1670-1790), Thèse sous les dir. de Patrick Michel et de Denis Bruna (Université de Lille, 14 fév. 2020)

Élise Urbain Ruano, « Le goût pour le négligé dans le portrait français du 18e siècle », Dix-huitième siècle, vol. 48, no. 1, 2016, p. 569-586.

Olausson & Salmon, Alexandre Roslin un portraitiste pour l’Europe, cat. exp., Paris, RMN, 2008.

Œuvres en rapport

L’entourage d’Alexandre Roslin a été évoqué pour ce portrait tant le portrait de la Marquise de Marigny par ce dernier a marqué les esprits, étant un des plus célèbres portraits « en négligé » (Stockholm, collection particulière). Le tableau est présenté au Salon de 1767, sous le titre « Le Portrait de Madame la Marquise de ***, avec un déshabillé du matin » dans le livret. Le portrait « en négligé » s’oppose au portrait d’apparat, sans ce que terme n’aie de connotation péjorative à la fin du XVIIe siècle, puisqu’il ne fait que désigner un vêtement confortable. Il devient même à la mode, comme le montre le portrait de femme (Paris, musée Carnavalet) exécuté par Jean François Gilles Colson (1733-1803) ou encore le Portrait de Madame Depestre, comtesse de Seneffe par Antoine Vestier (1740-1824), conservé au château de Seneffe en Belgique.

À partir du XVIIIe siècle, le terme « négligé » devient polysémique. Au-delà du domaine vestimentaire, il peut s’appliquer au style d’un artiste, tant dans le domaine de la peinture que dans celui de la littérature. Par certains aspects, le négligé évoque la « sprezzatura » de Baldassare Castiglione (Il Libro del Cortegiano, 1528), cette « nonchalance » feinte, qui est une des vertus de l’homme de Cour.

Le négligé concerne ainsi une pratique sociale d’élite caractérisée par un souci de représentation de soi. Il peut ainsi être rapproché de l’idée de « naturel » si en vogue dans la deuxième moitié du XVIIIe siècle, dans la mesure où le négligé entretient des liens avec le rejet des codes de la parure, contribuant au brouillage de la hiérarchie sociale d’Ancien Régime et permettant une affirmation individuelle. Le « négligé » a aussi à voir avec le combat que mènent les hygiénistes contre la rigidité extrême des vêtements, qui tend à se simplifier. Le naturel se répand dans les habits, les coiffures, le maquillage, la réduction du talon. L’étiquette perd peu à peu de son aura et la souplesse des toilettes rayonne désormais dans des tenues publiques informelles.

Cependant, on peut aussi souligner que le négligé est aussi un vêtement lié à une attitude parfaitement artificielle chez les femmes, en rapport au rituel codifié de la toilette. Dans son Art du tailleur de 1769, François-Alexandre Garsault décompose le déshabillé en un manteau-de-lit et un jupon, qui se taille souvent dans des étoffes légères, une fine percale ou une mousseline diaphane.

Le portrait d’Aulteribe, que l’on peut approximativement dater des années 1765-1775, au moment de la vogue du portrait « en négligé », est d’un naturalisme poussé comme l’époque le souhaite : le modèle, une femme d’âge mûr, n’est absolument pas idéalisé, comme le montre le cou tombant ou les cernes des yeux.  La femme représentée n’est pas sans avoir de fortes similitudes physiques avec la comtesse de Seneffe peinte par Antoine Vestier, mais les deux portraits diffèrent sensiblement dans leurs dispositifs. Antoine Vestier fait en effet figurer des accessoires de toilettes, très présents au premier plan du tableau. Le format ovale ainsi que la sobriété du fond est davantage compatible avec le portrait de Jean François Gilles Colson conservé au musée Carnavalet.

Cependant, la palette des couleurs, le traitement du regard ainsi que le réalisme moins détaillé du négligé fait en effet davantage songer à l’art d’Alexandre Roslin. Diderot le décrit ainsi lors de son commentaire du portrait de la comtesse d’Egmont Pignatelli par Roslin dans le Salon de 1763 : « la robe ne fait pas trop mal le satin. Les chairs sont un peu blanches. […] En général le tout a l’air blanc ; c’est qu’on a visé à l’éclat et à l’effet. »

Peintre suédois, portraitiste de l’aristocratie européenne du milieu du XVIIIe siècle, Alexandre Roslin exerce à Paris dès 1750.  Il s'impose progressivement auprès d’une clientèle aristocratique française. Reçu à l'Académie royale de peinture et de sculpture en 1753, il ne négligea pas la clientèle étrangère. Entre 1774 et 1778, il se rend à Stockholm, puis à Saint-Pétersbourg, appelé par Catherine II, et enfin à Varsovie et à Vienne. Partout, le maître fut célébré pour ses talents de portraitiste.

Morwena Joly

 

Alexandre Roslin (1718-1793), Marie-Françoise Filleul, Marquise de Marigny, v. 1767. Huile sur toile, 93 x 75 cm (Stockholm, collection particulière) © Wikipedia

 

Jean François Gilles Colson (1733-1803), Portrait de femme, 1785. Huile sur toile, 70,5 x 60 cm. Paris, musée Carnavalet © Paris Musées

 

Antoine Vestier (1740-1824), Portrait de Madame Depestre, comtesse de Seneffe. Huile sur toile, 80 x 64 cm. Château de Seneffe (Belgique) © Wikipedia

 

Alexandre Roslin (1718-1793), Marie-Françoise Filleul, Marquise de Marigny, v. 1767, détail. Huile sur toile, 93 x 75 cm (coll. Part. Stockholm) © Wikipedia

 

Alexandre Roslin (1718-1793), Madame Joseph-Marie Vien (1728-1805). Huile sur toile, 50 x 39 cm. Versailles, châteaux de Versailles et de Trianon © RMN-Grand Palais (Château de Versailles) / Gérard Blot

Œuvre à la loupe

 

 

 

MenuFermer le menu